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Dans un essai intitulé "De la critique" (Gallimard, 2009), vous mettiez en valeur le lien entre esprit critique et projet d'émancipation. Comment cette relation se manifeste-t-elle dans la vie ordinaire de chaque individu ?

Luc Boltanski : Ce que la sociologie désigne sous le terme d'"opérations critiques" est monnaie courante. Cela va de remarques acerbes en privé jusqu'à des formes spectaculaires, comme dans le cas des affaires suscitant des mobilisations de vaste envergure, et dont l'affaire Dreyfus demeure, en France, l'exemple paradigmatique. La critique s'enracine dans les expériences malheureuses et dans des sentiments d'injustices, qu'il s'agisse d'injustices personnellement subies ou de conditions injustes vécues par d'autres. En ce sens, elle s'ancre dans la singularité des personnes et des situations. Mais le fait de pouvoir l'exprimer, et de la mettre ainsi en partage, constitue le moyen principal dont disposent les acteurs sociaux pour lutter contre la fragmentation, qui est synonyme d'impuissance.

La possibilité de critiquer publiquement, sans le payer d'un coût exorbitant, constitue l'une des principales épreuves auxquelles la démocratie se mesure, en pratique. Or, on peut douter de ce que la possibilité de la critique soit réellement assurée dans les contextes de la vie quotidienne. Les entraves à la critique sont évidentes dans la vie au travail et dans les entreprises, où elle est confrontée à divers types de rétorsions et se paie souvent du licenciement. De même, et bien que la presse soit libre, les médias subissent d'autres formes indirectes de contrôle qui sont d'ordre économique. Quant à la démocratie participative dans les lieux de vie - quartiers ou communes -, elle demeure largement un voeu pieux. On pourrait accumuler les exemples.

Pour vous, le renouveau de l'idéal démocratique passe donc par une renaissance de l'esprit critique au quotidien ?

Luc Boltanski : Si l'on veut restaurer la croyance dans la démocratie, il faut défendre la cause de la critique. C'est-à-dire non seulement l'autoriser en parole, mais lui redonner les moyens d'avoir prise sur la réalité. D'abord sur la réalité locale, sur les situations qui sont à portée de nos mains. Mais aussi sur les dispositifs de grande envergure, dont les effets s'exercent à distance, et qui affectent les contours de la vie quotidienne. Tel est bien le rôle reconnu aux instruments politiques et, particulièrement, à ceux de la démocratie représentative et électorale, dont, pourtant, de nombreux exemples ont mis en lumière les défaillances. Que l'on pense au référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen, dont les effets pratiques ont été pour le moins incertains.

Mais le chemin vers l'émancipation, qui est l'autre nom de la démocratie, suppose peut-être un changement plus radical qui concerne la relation aux règles mises en place par les institutions. L'égalité dans ce domaine est l'un des principes de base de la démocratie. Il n'est pourtant guère difficile de constater que parmi les nombreuses asymétries qui structurent la vie sociale, l'asymétrie concernant les règles est l'une des plus criantes. C'est d'abord par rapport à elle que prend sens l'idée de domination.

Une réaction fréquente consiste à exiger une plus grande rigueur à l'égard des puissants, afin de les obliger à respecter eux aussi les règles qu'ils imposent aux autres. On peut la qualifier de moraliste. Elle conduit facilement vers une forme ou une autre de populisme ou même d'intégrisme.

Il existe pourtant une autre façon de diminuer les asymétries face aux règles. Elle consisterait à donner au plus grand nombre les moyens d'interpréter les règles. La sociologie et la philosophie de l'action ont montré que personne ne pouvait agir en suivant étroitement des règles. Même dans le cas du taylorisme, une des inventions les plus déshumanisantes de la société industrielle, les historiens du travail ont pu montrer que les ouvriers ne suivaient pas ponctuellement les consignes des bureaux d'études et qu'ils les soumettaient à des aménagements, c'est-à-dire à des interprétations, dans le cadre des ateliers. Et ces aménagements étaient nécessaires, non seulement au maintien de leur dignité d'êtres humains, mais aussi à l'accomplissement des tâches que l'on attendait d'eux. Il n'est donc pas d'être humain qui ne soit capable de réflexivité et, par là, d'interprétation. Or, c'est d'abord par le truchement de la critique, en paroles et surtout en actes, que la réflexivité se rend manifeste et que le pouvoir d'interprétation se met en oeuvre. C'est en redonnant toute sa place à la critique que l'on rendra évidente aux yeux du plus grand nombre la valeur de la démocratie et que l'on restituera à l'action politique la force que lui a soustraite son assujettissement aux contraintes gestionnaires et aux verdicts des "experts".

Pour s'orienter vers un changement de ce type, il faut assumer pleinement la rupture avec la théologie politique, rupture qui est inhérente à l'idée même de démocratie. Mais aussi renoncer à cet autre absolutisme qui se réclame de la science et, particulièrement, actuellement, de l'économie néoclassique. C'est-à-dire admettre que les institutions sont sans fondement, et que le pouvoir qu'elles exercent repose sur un "lieu vide", pour reprendre une expression du philosophe Claude Lefort. Ce qu'elles édictent n'est justifiable qu'à la condition de demeurer ouvert à l'interprétation et à la critique. La cause de la critique, c'est la cause de la démocratie.

Propos recueillis par Jean Birnbaum
http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/07/11/notre-avenir-est-il-democratique_1732113_3232.html

Les Rencontres de Pétrarque par Emmanuel Laurentin. "Critique et démocratie : la cause de la critique" Leçon inaugurale par Luc Boltanski

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